Si vous avez parfois l’impression de « mal faire » avec votre argent, rassurez-vous : vous êtes loin d’être seul. Entre les livrets qui débordent, l’assurance vie qu’on a ouverte « parce que le banquier insistait », et le PEA qui attend toujours son premier versement, le patrimoine financier des Français ressemble souvent à un atelier de bricolage : plein de bonnes intentions, mais un peu en désordre.
Dans cet article, je vous propose de regarder ce patrimoine d’un peu plus près : comment il est réparti, comment il a évolué ces dernières années… et surtout, ce que ça implique très concrètement pour votre épargne à vous.
Patrimoine financier des Français : de quoi parle-t-on exactement ?
Avant de rentrer dans les chiffres, il faut clarifier un point : le patrimoine financier, ce n’est pas tout votre patrimoine.
On distingue généralement :
- Le patrimoine immobilier : résidence principale, investissement locatif, terrain, etc.
- Le patrimoine financier : tout ce qui est sous forme d’argent placé ou disponible (comptes, livrets, assurance vie, PEA, PEL, etc.).
Dans ce qui suit, on va surtout parler de la partie financière, c’est-à-dire ce que vous avez sur vos comptes et placements, pas la valeur de votre maison ou de votre appartement.
À l’échelle du pays, le patrimoine financier brut des ménages français se chiffre en milliers de milliards d’euros. Mais ce qui est vraiment intéressant, ce n’est pas le montant global : c’est la manière dont il est réparti.
Comment se répartit le patrimoine financier des Français ?
Sans vous assommer de statistiques, on peut résumer la situation actuelle en quelques grandes tendances.
1. Beaucoup d’argent dort sur les comptes courants
Les Français gardent énormément d’argent sur leurs comptes à vue, non rémunérés ou presque. On parle de centaines de milliards d’euros sur des comptes qui rapportent… 0 % ou proche de 0 %.
Dit autrement : une bonne partie de l’épargne sert surtout à rassurer, pas à fructifier. C’est humain, mais financièrement coûteux.
2. Les livrets réglementés restent les chouchous
Livret A, LDDS, Livret Jeune… Ces produits sont simples, garantis, disponibles et sans risque de perte en capital. Ils jouent un rôle essentiel pour :
- L’épargne de précaution (les fameux 3 à 6 mois de dépenses qu’on devrait tous avoir de côté).
- Les petits projets à court terme (voyage, travaux, achat de voiture).
Mais ils sont aussi utilisés, dans beaucoup de cas, comme « fourre-tout » pour tout type d’épargne, y compris celle qui devrait être investie à long terme. Là encore, ça rassure… mais ça limite le rendement et ne protège pas vraiment contre l’inflation.
3. L’assurance vie domine le paysage de long terme
L’assurance vie est de loin le placement financier préféré des Français pour le long terme. On y trouve :
- Des fonds en euros (capital garanti, rendement modeste mais stable).
- Des unités de compte (exposées aux marchés, donc avec un potentiel de gain plus élevé, mais sans garantie).
Sur le papier, c’est un outil très puissant pour construire un patrimoine : fiscalité intéressante au bout de 8 ans, transmission optimisée, grande souplesse. En pratique, beaucoup de contrats restent sur-investis en fonds euros, avec une prise de risque très faible… parfois trop faible pour de vrais projets à 15, 20 ou 30 ans.
4. Les actions et PEA restent encore minoritaires
Les Français détiennent des actions, mais souvent de manière indirecte :
- Via des fonds en assurance vie.
- Via l’épargne salariale (PEE, PERCO, etc.).
Les détenteurs de PEA existent, bien sûr, mais ils ne représentent qu’une partie minoritaire des ménages. Et même parmi ceux qui ont un PEA, beaucoup ne l’utilisent pas pleinement ou le laissent à moitié vide.
Cela traduit un phénomène bien connu : une aversion au risque élevée. On préfère souvent un rendement faible mais certain, à un rendement potentiellement plus élevé mais fluctuant.
Une forte concentration du patrimoine : pourquoi la moyenne ne dit pas tout
Un point souvent mal compris : quand on dit « le patrimoine moyen des Français », on parle d’une moyenne qui est fortement tirée vers le haut par les ménages les plus aisés.
En réalité :
- Une minorité de ménages détient une part très importante du patrimoine total.
- Beaucoup de foyers ont un patrimoine financier assez modeste, parfois inférieur à quelques milliers d’euros.
La statistique plus parlante, c’est la médiane : le patrimoine au milieu de la distribution. Autrement dit, la valeur qui sépare les 50 % les moins dotés des 50 % les plus dotés. Et cette médiane est bien plus basse que la moyenne.
Pourquoi c’est important pour vous ? Parce que se comparer à des « moyennes françaises » est souvent trompeur. Ce qui compte, c’est :
- Votre niveau de revenu.
- Votre âge (on n’a pas le même patrimoine à 25 ans et à 55 ans).
- Votre situation familiale.
- Vos objectifs (projet immobilier, retraite, transmission…).
Je me souviens d’un rendez-vous avec un couple de trentenaires persuadé d’être « en retard ». En réalité, ils avaient déjà une épargne de précaution solide, un début d’assurance vie, un PEL ancien bien rémunéré… Ils se comparaient à des amis plus âgés, propriétaires d’un gros bien immobilier. Forcément, le match était perdu d’avance.
Comment le patrimoine financier des Français a évolué ces dernières années
Ces dernières années ont été tout sauf tranquilles : crise sanitaire, période de taux très bas, puis remontée brutale, inflation, tensions sur l’immobilier… Tout cela a eu des effets très concrets sur les comportements d’épargne.
1. La « surépargne » pendant le Covid
Avec les confinements, beaucoup de dépenses habituelles ont disparu : moins de restaurants, de voyages, d’essence… Résultat : une épargne forcée, souvent stockée sur :
- Les comptes courants.
- Les livrets réglementés.
Une partie de cette épargne a ensuite été consommée ou investie, mais une autre partie est restée là, « en attente », parfois encore aujourd’hui.
2. La remontée des taux et le retour en grâce des livrets
Avec la remontée des taux, le Livret A a vu son taux augmenter significativement par rapport aux années de taux zéro. Résultat logique : les épargnants ont massivement dirigé leurs liquidités vers ces supports, au détriment parfois :
- Des fonds euros (qui ont mis du temps à s’ajuster).
- Des placements plus risqués (actions, unités de compte), jugés trop volatils dans un contexte anxiogène.
Psychologiquement, c’est très compréhensible. Financièrement, ça crée pourtant un nouveau piège : l’illusion que le taux actuel du livret est suffisant pour du long terme. Or, à horizon 10, 20 ou 30 ans, ce n’est généralement pas le cas.
3. L’inflation, grande oubliée des comptes d’épargne
Avec le retour de l’inflation, un phénomène est revenu sur le devant de la scène : la perte de pouvoir d’achat de la monnaie. Un livret à 3 % dans un monde à 5 % d’inflation, c’est mathématiquement une perte en termes réels.
Mais cette notion reste encore très abstraite pour beaucoup d’épargnants. « Tant que le solde du compte augmente, tout va bien. » Sauf que ce qui compte vraiment, c’est ce que vous pouvez acheter avec cet argent demain.
Qu’est-ce que tout cela implique pour votre épargne ?
On pourrait s’arrêter aux constats, mais ce serait dommage. L’intérêt, c’est de se demander : qu’est-ce que je peux tirer de ces informations, pour moi, maintenant ?
Quelques enseignements très concrets ressortent de l’observation du patrimoine financier des Français.
1. Trop de liquidités tue le rendement
Garder 2, 3 ou 4 mois de dépenses sur vos comptes courants, c’est sain. En garder l’équivalent de 2 ans de salaire, c’est une autre histoire.
Chaque euro qui dort sur un compte à 0 % est un euro qui ne travaille pas, et qui s’érode lentement avec l’inflation. Sur 1 an, ce n’est pas dramatique. Sur 10, 15 ou 20 ans, c’est une véritable fuite silencieuse.
2. L’obsession du « sans risque » est un risque en soi
Refuser absolument toute fluctuation, c’est :
- Accepter des rendements faibles.
- Renoncer à une partie du potentiel de croissance de votre patrimoine.
- Vous exposer mécaniquement à la baisse de pouvoir d’achat.
Le but n’est évidemment pas de transformer tout le monde en trader accro à la volatilité. Mais à horizon 15, 20 ou 30 ans, une certaine exposition aux marchés (via des fonds diversifiés, des ETF, des unités de compte, un PEA bien géré…) n’est pas une fantaisie : c’est souvent une nécessité.
3. L’assurance vie mérite mieux que le mode « pilote automatique »
Beaucoup de contrats d’assurance vie sont ouverts, alimentés… puis totalement oubliés. On ne revoit pas l’allocation, on ne vérifie pas les frais, on ne regarde pas la répartition fonds euros / unités de compte.
Résultat : un outil puissant qui fonctionne au ralenti. Il suffit parfois :
- De réduire un peu la part de fonds euros.
- D’introduire des supports diversifiés (ETF, fonds équilibrés, etc.).
- De faire un point tous les 12 à 24 mois.
… pour transformer un simple « gros livret amélioré » en véritable moteur de votre patrimoine.
Se situer par rapport aux autres… sans se miner le moral
La tentation est grande de se comparer. « Mes collègues parlent de leur troisième investissement locatif, moi j’ai juste un Livret A et un vieux PEL… »
Plutôt que de regarder ce que font les autres (ou ce qu’ils disent faire…), il est plus utile de se poser quelques questions simples :
- Avez-vous une épargne de précaution équivalente à 3 à 6 mois de dépenses ?
- Êtes-vous capable de financer un imprévu important sans tout casser (panne de voiture, chaudière, travaux imprévus) ?
- Avez-vous au moins un placement long terme (assurance vie, PEA, PER) qui existe et qui vit ?
- Connaissez-vous à peu près la répartition de votre patrimoine (liquidités, placements sécurisés, placements dynamiques) ?
Si la réponse est « oui » à la plupart de ces questions, vous êtes déjà dans une dynamique que beaucoup de gens n’ont pas encore enclenchée. La suite, c’est de passer d’une simple accumulation d’épargne à une organisation réfléchie de votre patrimoine.
Je le dis souvent en rendez-vous : on peut avoir « beaucoup » d’épargne mal organisée, et « peu » d’épargne très bien structurée. Devinez lequel des deux s’en sort le mieux dans le temps ?
Trois grandes briques pour organiser votre patrimoine financier
Regardons maintenant, très concrètement, comment structurer tout ça. Peu importe que vous ayez 5 000 €, 50 000 € ou 500 000 € de côté : la logique reste la même.
1. La brique sécurité : votre matelas de base
C’est l’épargne qui doit rester disponible et sans risque. Elle sert à :
- Faire face aux imprévus (panne, facture surprise, perte de revenus temporaire).
- Éviter de recourir au crédit à la moindre difficulté.
Où la placer ?
- Livret A et LDDS en priorité.
- Éventuellement un compte sur livret bancaire en complément, si les plafonds sont atteints.
Combien ? En règle générale, viser entre 3 et 6 mois de dépenses courantes. Au-delà, on entre dans la zone où l’argent pourrait commencer à mieux travailler ailleurs.
2. La brique projets : ce que vous prévoyez à moyen terme
Ici, on parle de ce que vous envisagez dans les 3 à 8 prochaines années :
- Travaux importants.
- Apport immobilier.
- Études des enfants.
- Changement de voiture.
On peut ici accepter un tout petit peu plus de fluctuations, mais l’horizon reste limité. On ne joue pas au casino avec l’apport de la résidence principale.
Outils possibles :
- Fonds euros d’assurance vie (capital garanti, rendement modéré).
- Éventuellement des supports prudents (fonds obligataires, fonds diversifiés défensifs), en restant raisonnable sur la part allouée.
L’idée : sécuriser le capital, tout en essayant de faire un peu mieux qu’un livret quand c’est possible, sans prendre de risque excessif.
3. La brique long terme : retraite, transmission, indépendance financière
C’est la brique la plus souvent négligée… et pourtant la plus déterminante pour votre futur « vous ». On parle ici :
- De votre complément de retraite.
- De votre capacité à travailler moins tôt (ou à choix égal, à être plus libre).
- De ce que vous transmettrez à vos enfants.
À horizon 15, 20 ou 30 ans, le risque n’est plus tant la volatilité à court terme, mais plutôt de ne pas faire suffisamment travailler votre argent. Ici, les actions (via des fonds ou des ETF) ont naturellement leur place.
Outils à envisager :
- Assurance vie avec une vraie part d’unités de compte.
- PEA pour profiter d’une fiscalité attractive sur les actions européennes à long terme.
- Éventuellement un PER si votre taux d’imposition est significatif et que vous visez vraiment la retraite.
C’est dans cette brique que la différence se fait vraiment entre une épargne qui « stagne poliment » et un patrimoine qui se construit solide au fil des années.
Par où commencer concrètement ?
Si tout cela vous semble beaucoup à la fois, voici un plan d’action simple, étape par étape.
- Étape 1 : Faites l’inventaire de vos comptes et placements. Listez les montants et les supports (compte courant, livret, PEL, assurance vie, PEA, etc.).
- Étape 2 : Calculez le montant correspondant à 3 à 6 mois de vos dépenses. Vérifiez si votre épargne de précaution est suffisante, insuffisante ou excessive.
- Étape 3 : Identifiez vos projets à 3–8 ans et chiffrer approximativement leur coût. Vérifiez si vous avez déjà un début d’enveloppe pour cela.
- Étape 4 : Regardez ce qu’il reste pour le long terme. Posez-vous la question : « À horizon 15–20 ans, est-ce raisonnable que tout cela soit sur des supports à 2–3 % par an ? »
- Étape 5 : Si besoin, ouvrez ou réactivez une enveloppe de long terme (assurance vie, PEA) et commencez par des versements programmés, même modestes. Le plus dur, ce n’est pas le montant : c’est de démarrer.
Au fil des années, ce qui aujourd’hui n’est qu’un « petit versement automatique » deviendra un vrai pilier de votre patrimoine. Je l’ai vu des dizaines de fois : les épargnants les plus sereins ne sont pas ceux qui ont tout misé sur un coup, mais ceux qui ont avancé par petits pas réguliers, dans un cadre clair.
Le patrimoine financier des Français, dans toutes ses imperfections, a au moins un mérite : il nous montre où sont les pièges les plus fréquents (trop de liquidités, peur excessive du risque, contrats sous-exploités). En les identifiant, vous avez déjà une longueur d’avance pour organiser le vôtre de manière plus efficace, plus cohérente… et finalement, plus rassurante.

